Chants et musique des Alpes, compositeurs, chants et instruments traditionnels

Le texte présenté ici est tiré du compte rendu de la causerie proposée par les Amis du Val de Thônes le vendredi 6 février 2015.

Cette causerie était placée sous le signe de la musique des Alpes et celle de jadis en Val de Thônes. Elle a été animée par Nicolas Perrillat, musicien, chanteur, spécialiste de l'étude musicologique des chants savoyards. Cette soirée a permis de découvrir la genèse et l'histoire de chansons dont certaines sont encore fredonnées, ainsi que l'apparition d'outils sonores qui pour certains ont évolué en instruments.

Grâce à l'écoute d'enregistrements illustrés de vues projetées, à la présence d'instruments apportés et joués par Nicolas Perrillat, aux chansons qu'il a interprétées, les auditeurs ont passé une soirée riche en découvertes.


Son propos s'est divisé en trois parties :


La première, essentiellement historique, nous montre des documents très anciens qui remontent à la fin du XIVe siècle, dont un des tout premiers est : texte et écriture musicale de "Bergeronnette, qui garde ses moutons au pré...".
D'autres photographies nous font découvrir un magnifique manuscrit enluminé de 1470, copié pour les Ducs de Savoie, "Le chansonnier cordiforme" qui est un recueil de chansons profanes. Puis des musiciens tels que Josquin des Prés [1], Brumel [2] ou Guillaume Dufaÿ [3], musicien à la Cour de Savoie, ont mis en polyphonie tous ces chants populaires. En 1555, Nicolas Martin de St Jean-de-Maurienne publie "Noels et chansons", livre de textes composés en français et en francoprovençal, le tout premier ouvrage sur des chants de Noël. Plus récemment, dès 1899 puis en 1910, chez Abry à Annecy, sont publiés les résultats des recherches sur "Les chansons populaires de la Haute- Savoie", collationnés par Jean RITZ. Cet ouvrage a été réédité et enrichi par Nicolas Perrillat en 2004, chez Mutus Liber.
On ne peut oublier François Agnellet (1807-1872) qui fut aussi maire de Thônes. Les textes de ses chansons en patois et en français ont été largement transmis à l'oral, sans jamais avoir été édités.
Comme beaucoup de textes savoyards le ton est parfois moqueur, coquin ou sarcastique !

La seconde partie était la plus sonore puisque Nicolas Perrillat nous a présenté, expliqué et joué d'instruments qui étaient connus dans l'arc alpin.

Il présente et joue un air au cor des Alpes. Très impressionnant d'écouter les sons et les mélodies qui peuvent sortir de ce long tuyau recourbé ! Celui-ci est fait d'un seul morceau d'épicéa, long de 3,43 mètres, qui a été coupé transversalement, puis creusé en son centre et enfin, les deux parties resserrées avec des fines branches de saule, (actuellement elles sont collées). Le cor des Alpes autrefois n'était utilisé qu'en Suisse, Autriche ou Allemagne : il servait aux bergers pour communiquer, alerter ou appeler les troupeaux. Il connait toujours une très grande renommée dans toutes ces contrées où de grands rassemblements, jusqu'à deux cents cors sonnant ensemble, sont organisés. Le fait de jouer du cor des Alpes en Savoie n'a que quelques dizaines d'années.

 

Nicolas Perrillat à l'oeuvre avec son cor des Alpes.
(Photographie de Jean-Paul Chavas)

 

Nicolas Perrillat se promène ensuite dans l'assistance avec "la jatte sonore". C'est, un récipient en terre destiné à recevoir le lait de la traite, dans lequel il fait tourner une pièce de monnaie (en l'occurrence une de 5 francs suisses en argent "pour avoir un son plus riche" ajoute Nicolas !). Selon la taille du récipient et celle de la pièce utilisée, les sons obtenus sont différents et accompagnent les chanteurs. A l'écoute d'enregistrements, l'auditoire a vraiment l'impression d'entendre une poya, montée des vaches en alpage, sonnailles autour du cou ! Puis avec un jeu de cloches, Nicolas Perrillat nous joue différents airs. C'est vraiment un patrimoine sonore qui identifie bien un territoire !

En Suisse, un autre instrument très populaire est le tympanon, sorte de harpe très populaire. Cet instrument joué sur table, comporte des cordes tendues plus ou moins longues, frappées à l'aide de baguettes de bois creusées en leur sommet.
La cithare aussi accompagne beaucoup de chants - elle reste de nos jours liée à la musique d'Anton Karas pour le film "Le troisième homme" (1949). C'est peut-être l'instrument le plus populaire en Suisse et en Autriche.

En Piémont, on joue de la zampogna, sorte de cornemuse et du Piffero (sorte de bombarde, instrument à anche double de la famille du hautbois) surtout utilisé dans le répertoires de danses. Nous découvrons la grande variété de bien d'autres objets sonores tels que les jeux avec les bâtons, les balais, les cuillères...
Vers le milieu du XIXe siècle apparait un nouvel instrument, né en Suisse, le Schwytzerörgerli, puis fabriqué dans le nord de l'Italie, qui connait tout de suite un succès important dans tout l'arc alpin et même au-delà, du fait de l'émigration à cette époque, c'est l'accordéon diatonique. Grâce à ses boutons pour les notes, au soufflet qui selon qu'il est tiré ou poussé pour marquer deux sons différents et l'intensité sonore, il devient l'instrument incontournable des veillées , des rencontres pour les vogues, les fêtes de conscrits... C'est-à-dire à chaque occasion de se rencontrer, de danser, de chanter !

Mais l'instrument le plus joué en Val de Thônes et en Savoie était autrefois le violon, qui accompagnait les mariages, les veillées, les vogues. Le "violoneux" était certes celui qui en jouait bien, mais surtout qui savait marquer la cadence. Cette façon d'en jouer, essentiellement destinée à accompagner des danses ou des marches, explique la façon de tenir l'instrument, loin de son utilisation classique. Un moment très émouvant de la soirée fut l'écoute d'un enregistrement, réalisé en 1959, d'un des derniers violoneux du Grand-Bornand, Alexandre Perrillat dit "le P'tit l'Sandre", 90 ans à cette date, qui raconte comment il accompagnait les mariés et qui joua la "calonnière" au violon. On retrouve cette scène peinte dans un tableau d'Eugène Burgat-Charvillon que l'on peut admirer parmi les collections du Musée d'Annecy, et intitulé "La sortie de la mariée", scène de Manigod, où l'on voit le violoneux sortir de la maison en jouant, suivi de la mariée au bras de son père.


La soirée s'achève avec la troisième partie qui fut un exposé du répertoire des chansons classées par thèmes :
- chansons historiques (les Allobroges, chansons de l'escalade de Genève...)
- chansons d'amour (chansons de bergères, les sérénades, l'attente de l'amoureux parti au loin, l'amour et ses dissensions...)
- chansons de conscrits et de soldats
- chansons de travail (celles des ramoneurs, des moissonneurs...)
- chansons des fêtes de l'année (chants de Noël, la complainte, en particulier celle de Manigod, au texte original, toujours chantée de nos jours...)
- le répertoire enfantin : Frère Jacques, Au clair de la lune, J'ai descendu dans mon jardin...
- chansons populaires en français et en patois dont un collectage a été réalisé au plan national à la fin du XIXe siècle par Julien Tiersot...

Des personnes, tel l'abbé Bouvet, d'origine Suisse, sont encore dans la mémoire de certains des auditeurs de cette soirée. Ce dernier a transformé certaines chansons un peu tristes de la première guerre mondiale, en modifiant les paroles et l'harmonisation pour en faire des chansons célèbres telles que "Le vieux chalet". Il dirigea de nombreuses chorales dont le répertoire était composé de ses chansons et celles de Suisse, de Savoie...

Enfin Nicolas Perrillat dévoila l'origine de rengaines, "scies" et autres "tubes" tels que "le pâtre des montagnes", créé par M. Bergeret, à Paris, ou "Etoile des neiges" dont l'origine ne date que des années 1940. Créée en allemand par un Autrichien en 1944, chantée par Liselotte Mackowsky en Argentine sous le titre "Fliege mit mir in die Heimat" (Vole avec moi vers le pays), elle est passée en Amérique puis fut introduite en France par Jacques Hélian et son orchestre. La légende dit qu'il fallut quelques mois à Jacques Plante pour composer l'hymne du tout petit Savoyard qui s'en va de son coin perdu de montagne pour faire fortune en devenant ramoneur… En 1950, c'est le succès en France, chantée par Line Renaud, André Claveau, Patrice et Mario. Un rebondissement conjuguant musette et rock n'roll, par Simon et les Modanais dans les années 1980, la ramène quelque temps dans le Top 50. Et de nos jours, cette étoile des neiges naturalisée savoyarde, est toujours entonnée de temps à autre !

A la suite de cet exposé, Nicolas Perrillat a répondu aux questions de l'assemblée. Il a été ensuite chaleureusement remercié par les auditeurs pour toutes les découvertes visuelles et sonores qu'il leur a permis de faire au cours de cette soirée.


[1] Josquin des Prés, Josquin Lebloitte, Franco-Flamand (ca 1450-1521). Maître dans l'art de la polyphonie vocale.
[2] Antoine Brumel, Français (ca 1460-ca 1520). Il fut maître de chapelle à la cathédrale Saint-Pierre de Genève.
[3] Guillaume du Faÿ, Français (ca 1400-1474). Le plus grand compositeur de son époque, a laissé une oeuvre nombreuse tant en musique profane que sacrée, mêlant parfois les deux, comme dans sa célèbre messe de l'homme armé. A fréquenté les cours d'Europe dont celle de Savoie, à plusieurs reprises. Estimé des monarques de son temps, a été chanoine de la cathédrale de Lausanne (1431).